Théatre de la Mauvaise Tête
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L'entretien de Philippe Malone

Création 2008

 
créations, diffusion, animation...
 
 
l'entretien


L'ENTRETIEN

© Photo : Sophie DEBEUSSCHER

De Philippe Malone
Mise en scène Fabrice Andrivon

Interprétation :

la mère
la fille
la cheffe
le choeur
Fabienne Bargelli
Petronille de Saint Rapt
Marie do Freval
Lokk

scénographie & création lumière : Olivier Modol
musique : Lembe Lokk
production : Théâtre de la Mauvaise Tête

Avec le concours de la préfecture de région du Languedoc Roussillon -
Direction Régionale des Affaires Culturelles.
Avec l'aide du Conseil Régional du Languedoc Roussillon
Coproduction : Adda.Scènes Croisées de la Lozère
Avec le soutien de Réseau en Scène Languedoc-Roussillon


L’entretien a reçu l’aide à la création du Centre National du Théâtre.
Il a été publié partiellement par la revue Frictions,
puis intégralement en 2007 aux Editions Espaces 34.
Une lecture du texte a été donnée à la « Mousson d’été » 2007,
puis diffusée sur France Culture le 13 octobre 2007.


 
   

 

Le projet :
L’entretien est le deuxième volet d'écriture sur le monde du travail initié par III. Le texte s’attarde cette fois-ci sur les relations de pouvoir à l’intérieur de l’entreprise, mais aussi et surtout sur les conditions historiques de productions de tels rapports. C’est pourquoi l’antagonisme cheffe d’entreprise/syndicaliste se double dans la pièce d’un antagonisme mère/fille, plus apte selon l’auteur à rendre compte des évolutions subies dans le monde du travail depuis plus de 30 ans.

L’histoire raconte celle d’un entretien d’embauche, sous toile de fond de licenciements (200). La récurrence de l’entretien, réel ou fictif, éclaire à chaque fois sous un angle différent la nature des rapports entre les protagonistes, leur impuissance conjointe finalement à comprendre l’évolution du monde - les tentatives de s’y raccrocher aussi -, tandis qu’une grève se développe en filigrane tout le long (le chœur absent des salariées).

Mais l’enjeu de la pièce réside aussi et surtout dans sa forme. Paradoxalement, cette dernière, si elle semble s’éloigner de la forme canonique classique de l’écriture dramatique, permet d’approcher au plus près les nouveaux enjeux de la représentation scénique.

Cette forme est en effet une réponse à la question concernant la notion de dialogue aujourd’hui. L’auteur souhaite avoir une approche littéraire permettant de rendre compte au plus juste des superpositions de discours, des fragments de monologues, prenant acte du fait que souvent, ces discours se brouillent et se côtoient sans vraiment s’écouter. La page d’écriture devait donc devenir un espace scénique intégrant cette réalité, où visuellement les discours pourraient se suivre mais aussi et surtout se côtoyer, se contredire se suivre se compléter ou même se juxtaposer. Dès lors qu’il s’agissait d’aborder des relations conflictuelles à l’intérieur du monde du travail, cette forme permettait non seulement de traduire et d’imbriquer très précisément les discours, mais aussi de les faire évoluer voire même de les renverser. Elle intervenait activement dans le processus de création fictionnelle, allant jusqu’à imposer aux personnages et à l’auteur des changements dans l’histoire et les caractères. Elle offrait enfin à l’auteur l’opportunité de poursuivre plus librement son travail poétique et théâtral des textes, comme si l’espace scénique en s’inscrivant à l’intérieur même de l’écriture permettait à cette dernière, de s’en libérer…
(Philippe Malone)



Notes :

En te convoquant à l’entretien d’embauche, en te faisant parler de toi, en empêchant que les mots interdits ne s’échappent de toi, je fais peser sur toi le poids de générations entières asservies aux lois du marché, et aussi celui de l’histoire des mots. J’ai la culture, l’intelligence de la formule ; tu as tes bras et ton silence.

Trois femmes parlent, avec leurs mots particuliers :
la « cheffe », sémantique au carré, message rôdé par des années d’entraînement, illusions passées à la trappe de la conjoncture ;
la mère, « ancienne de », « ex de », certains mots elle les connaît, ceux qui trompent et ceux qui asservissent ; d’autres elle les possède mal, ceux qui préviennent ou rassurent ;
la fille, qui ne les a pas encore, les mots, qui les utilise mal, pour aller contre, ou pour se faire accepter par.

Derrière elles, le chœur, antique comme tout ce qui est moderne : ses mots sont blanchis, délavés, juste quelques bribes de révolte oubliées là et prononcés par des ouvrières déjà absentes, déjà ensevelies par l’histoire, qui tourne et avale.

L’Entretien est une « partition » beaucoup plus qu’un texte de théâtre, une construction sonore pour dire le magma du monde, le flux intarissable qui constitue le champ sémantique du monde du travail aujourd’hui. Domination et soumission passent par les règles très étudiées du langage, comme l’amour, le sexe et la révolte.

Les mots jaillissent, dans leur pouvoir d’érotisme, dans leurs duretés, leurs ambiguïtés, leur trouble-jeu. Les caractères et les certitudes s’érodent.

Retrouver des traces d’écrit, sur le plateau, la trace de cette typographie, de cette mise en page si particulière. Les mots se chevauchent, la phrase commencée par l’une est finie par l’autre ; comme si, au travers de ces quatre plaintes, c’était un seul corps qui s’exprimait (le corps social ?) ; comme si, de quelque côté de la barrière que l’on soit, on avait à notre disposition les mêmes mots, les mêmes façons de crier ou de pleurer. Un monstre à quatre têtes, indéfinissable, innommable, et des silhouettes de corps cassés par le travail.

Un théâtre d’ombre, donc, et aussi un théâtre musical. 4 colonnes de souffle verbal, tordues physiquement mais au son direct. Le sombre et l’immobilité pour laisser les mots rebondir. De la musique, celle de la révolte (le rock) et celle de la poésie, celle qui tresse la maille du monde contemporain. Des sons plus que des formes.

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La mise en scène :

Après le flot verbal de David Lescot (L’Amélioration, création du TMT en 2006), celui de Philippe Malone vient perpétuer cette recherche que j’ai entamée depuis quelques temps sur le langage. L’Entretien captive d’abord par l’originalité de son rapport aux mots et au texte dramatique classique : posture très personnelle, qui transforme la « trame » (si trame il y a) en un long oratorio. La typographie, la mise en page du texte, rappellent beaucoup plus une partition musicale (sous-titre d’ailleurs de la pièce) qu’un texte de théâtre « classique ». Les mots s’emmêlent, les lignes se croisent, la couleur des mots change en fonction de leur volume sonore, une phrase commencée par un des personnages est finie par un autre ; la musique est omniprésente, à travers l’utilisation d’alexandrins, de longs monologues alternant avec des rythmes syncopés, de brusques cassures de tempi, etc.

C’est cela qui m’intéresse en premier lieu dans L’Entretien : comment rendre compte de ce foisonnement verbal, c’est-à-dire en rendre compte concrètement, sur le plateau ? Comment rendre justice à cette originalité vis-à-vis de la langue ? Et comment parler du monde du travail à travers les mots, à travers les rythmes ?

De ce chaos ressort la curieuse impression d’une intemporalité de l’action, alors même que le monde de l’entreprise y est clairement indiqué comme contemporain : on assiste autant à une tragédie grecque (la présence du chœur vient nous le rappeler) qu’à un opéra rock, à une vision politique engagée qu’à une longue « chanson de gestes ». C’est une des grandes qualités de L’Entretien que de n’être pas seulement un texte politique (même s’il l’est aussi), mais d’ouvrir ses questionnements aux rapports de domination qui sous-tendent les rapports humains contemporains. En parlant du travail, Philippe Malone interroge aussi les rapports sexuels, amoureux, filiaux, par le biais de leurs difficultés.

Le choix des comédiennes s’est fait justement sous cet angle : en faisant se rencontrer des personnalités très différentes, je cherche à multiplier les approches, les points de vue, à rendre les rapports entre elles plus spontanés, plus improvisés.

Ce spectacle ne verra le jour qu’en été 2008, c’est pourquoi il est difficile pour l’instant d’en parler avec précision. Il naîtra surtout des dialogues et des lectures qui seront effectués à partir de janvier 2008. L’Entretien se veut effectivement le résultat d’une expérience collective.

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Extraits :
je veux travailler
(finis tes études)
MES ÉTUDES NE MÈNENT À RIEN
(DEPUIS QUAND DEVRAIENT-ELLES MENER ?
les enfants apprennent-ils à marcher
parce qu’ils savent où aller ?
avant)
cesse (avant)
CESSE AVEC CET (avant) balayé par le temps
(avant-les-études-transformaient-les-filles-en-femmes-pasen-
travailleuses)
des rêves (de mères)
relégués (à leurs filles)
en marge de faits divers
(l’idéal s’est noyé, nous choyons le médiocre)
aide-moi (pas pour ça)
MA MÈRE ME RÊVE ARTISTE
je suis bien la seule
je suis bien veinarde
alors que je ne désire que me fondre
dans le moule protecteur du salariat (tu rêves)
me poser derrière un écran
et faire actionner mes doigts mécaniquement
alors que je ne désire que m’asseoir
en lisière de chaîne et me rompre le dos
soulever des palettes me courber surpiquer
et souder assembler accoler percoler
répondre au téléphone faire des photocopies
rêver voir défiler les articles sous mon nez
coller des étiquettes décoller des prix
et défaire et refaire et
souder assembler
accoler percoler


besogner surpiquer
retaper intégrer
triturer TORTURER
adhérer aux discours louangeurs de la marque
aux valeurs d’entreprise à l’émulation saine
OH M’OFFRIR AUX TONIQUES SAILLIES DU MARCHÉ
intégrer la famille enfin CHANGER DE FAMILLE
puis m’asseoir à nouveau ramener du boulot
appeler le client — la boucler il est roi
rentrer tard en métro des dossiers plein les bras
embrasser dans le noir les yeux clos des enfants
et me planter devant l’écran salvateur
JE VEUX MOI AUSSI SOMBRER
DANS L’INCONSCIENCE
JE VEUX COURIR DE STAGE EN STAGE
À LA RECHERCHE D’UN TEMPS PARTIEL SOUS-PAYÉ
DANS UN SECTEUR EN CONCURRENCE DIRECTE
AVEC LA MAIN-D’OEUVRE ÉTRANGÈRE
oh maman je veux m’abandonner
dans les bras chauds de la xénophobie
en l’absence de toute réglementation du travail
mon corps m’appartient
(l’acte d’allégeance
juste un acte d’allégeance
L’ILLUSION D’UNE JEUNESSE
QUI CONFOND ASSISE ET APLOMB)
j’ai besoin d’argent
ça ou crever
(meurs)
(NON)
(ressuscite)

 
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