| L’entretien est le deuxième
volet d'écriture sur le monde du travail initié par III. Le
texte s’attarde cette fois-ci sur les relations de pouvoir à
l’intérieur de l’entreprise, mais aussi et surtout sur
les conditions historiques de productions de tels rapports. C’est
pourquoi l’antagonisme cheffe d’entreprise/syndicaliste se double
dans la pièce d’un antagonisme mère/fille, plus apte
selon l’auteur à rendre compte des évolutions subies
dans le monde du travail depuis plus de 30 ans.
L’histoire raconte celle d’un entretien
d’embauche, sous toile de fond de licenciements (200). La récurrence
de l’entretien, réel ou fictif, éclaire à chaque
fois sous un angle différent la nature des rapports entre les protagonistes,
leur impuissance conjointe finalement à comprendre l’évolution
du monde - les tentatives de s’y raccrocher aussi -, tandis qu’une
grève se développe en filigrane tout le long (le chœur
absent des salariées).
Mais l’enjeu de la pièce réside
aussi et surtout dans sa forme. Paradoxalement, cette dernière,
si elle semble s’éloigner de la forme canonique classique
de l’écriture dramatique, permet d’approcher au plus
près les nouveaux enjeux de la représentation scénique. Cette forme est en
effet une réponse à la question concernant la notion de
dialogue aujourd’hui. L’auteur souhaite avoir une approche
littéraire permettant de rendre compte au plus juste des superpositions
de discours, des fragments de monologues, prenant acte du fait que souvent,
ces discours se brouillent et se côtoient sans vraiment s’écouter.
La page d’écriture devait donc devenir un espace scénique
intégrant cette réalité, où visuellement les
discours pourraient se suivre mais aussi et surtout se côtoyer,
se contredire se suivre se compléter ou même se juxtaposer.
Dès lors qu’il s’agissait d’aborder des relations
conflictuelles à l’intérieur du monde du travail,
cette forme permettait non seulement de traduire et d’imbriquer
très précisément les discours, mais aussi de les
faire évoluer voire même de les renverser. Elle intervenait
activement dans le processus de création fictionnelle, allant jusqu’à
imposer aux personnages et à l’auteur des changements dans
l’histoire et les caractères. Elle offrait enfin à
l’auteur l’opportunité de poursuivre plus librement
son travail poétique et théâtral des textes, comme
si l’espace scénique en s’inscrivant à l’intérieur
même de l’écriture permettait à cette dernière,
de s’en libérer…
(Philippe Malone)
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| En te convoquant
à l’entretien d’embauche, en te faisant parler de toi,
en empêchant que les mots interdits ne s’échappent
de toi, je fais peser sur toi le poids de générations entières
asservies aux lois du marché, et aussi celui de l’histoire
des mots. J’ai la culture, l’intelligence de la formule ;
tu as tes bras et ton silence.
Trois femmes parlent, avec leurs mots
particuliers :
la « cheffe », sémantique au carré, message
rôdé par des années d’entraînement, illusions
passées à la trappe de la conjoncture ;
la mère, « ancienne de », « ex de », certains
mots elle les connaît, ceux qui trompent et ceux qui asservissent
; d’autres elle les possède mal, ceux qui préviennent
ou rassurent ;
la fille, qui ne les a pas encore, les mots, qui les utilise mal, pour
aller contre, ou pour se faire accepter par.
Derrière elles, le chœur,
antique comme tout ce qui est moderne : ses mots sont blanchis, délavés,
juste quelques bribes de révolte oubliées là et prononcés
par des ouvrières déjà absentes, déjà
ensevelies par l’histoire, qui tourne et avale.
L’Entretien est une « partition
» beaucoup plus qu’un texte de théâtre, une construction
sonore pour dire le magma du monde, le flux intarissable qui constitue
le champ sémantique du monde du travail aujourd’hui. Domination
et soumission passent par les règles très étudiées
du langage, comme l’amour, le sexe et la révolte.
Les mots jaillissent, dans leur pouvoir
d’érotisme, dans leurs duretés, leurs ambiguïtés,
leur trouble-jeu. Les caractères et les certitudes s’érodent.
Retrouver des traces d’écrit,
sur le plateau, la trace de cette typographie, de cette mise en page si
particulière. Les mots se chevauchent, la phrase commencée
par l’une est finie par l’autre ; comme si, au travers de
ces quatre plaintes, c’était un seul corps qui s’exprimait
(le corps social ?) ; comme si, de quelque côté de la barrière
que l’on soit, on avait à notre disposition les mêmes
mots, les mêmes façons de crier ou de pleurer. Un monstre
à quatre têtes, indéfinissable, innommable, et des
silhouettes de corps cassés par le travail.
Un théâtre d’ombre,
donc, et aussi un théâtre musical. 4 colonnes de souffle
verbal, tordues physiquement mais au son direct. Le sombre et l’immobilité
pour laisser les mots rebondir. De la musique, celle de la révolte
(le rock) et celle de la poésie, celle qui tresse la maille du
monde contemporain. Des sons plus que des formes.
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Après le flot verbal
de David Lescot (L’Amélioration, création du TMT en
2006), celui de Philippe Malone vient perpétuer cette recherche
que j’ai entamée depuis quelques temps sur le langage. L’Entretien
captive d’abord par l’originalité de son rapport aux
mots et au texte dramatique classique : posture très personnelle,
qui transforme la « trame » (si trame il y a) en un long oratorio.
La typographie, la mise en page du texte, rappellent beaucoup plus une
partition musicale (sous-titre d’ailleurs de la pièce) qu’un
texte de théâtre « classique ». Les mots s’emmêlent,
les lignes se croisent, la couleur des mots change en fonction de leur
volume sonore, une phrase commencée par un des personnages est
finie par un autre ; la musique est omniprésente, à travers
l’utilisation d’alexandrins, de longs monologues alternant
avec des rythmes syncopés, de brusques cassures de tempi, etc.
C’est cela qui m’intéresse
en premier lieu dans L’Entretien : comment rendre compte de ce foisonnement
verbal, c’est-à-dire en rendre compte concrètement,
sur le plateau ? Comment rendre justice à cette originalité
vis-à-vis de la langue ? Et comment parler du monde du travail
à travers les mots, à travers les rythmes ?
De ce chaos ressort la curieuse impression d’une
intemporalité de l’action, alors même que le monde
de l’entreprise y est clairement indiqué comme contemporain
: on assiste autant à une tragédie grecque (la présence
du chœur vient nous le rappeler) qu’à un opéra
rock, à une vision politique engagée qu’à une
longue « chanson de gestes ». C’est une des grandes
qualités de L’Entretien que de n’être pas seulement
un texte politique (même s’il l’est aussi), mais d’ouvrir
ses questionnements aux rapports de domination qui sous-tendent les rapports
humains contemporains. En parlant du travail, Philippe Malone interroge
aussi les rapports sexuels, amoureux, filiaux, par le biais de leurs difficultés.
Le choix des comédiennes s’est fait
justement sous cet angle : en faisant se rencontrer des personnalités
très différentes,
je cherche à multiplier les approches, les points de vue, à
rendre les rapports entre elles plus spontanés, plus improvisés.
Ce spectacle ne verra le jour qu’en été
2008, c’est pourquoi il est difficile pour l’instant d’en
parler avec précision. Il naîtra surtout des dialogues et
des lectures qui seront effectués à partir de janvier 2008.
L’Entretien se veut effectivement le résultat d’une
expérience collective.
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